






« Je ne suis pas venu ici pour participer à un suicide collectif » explique l’un des moines, lors d’une table ronde, alors que les menaces terroristes qui pèsent sur eux et sur toute la région se concrétisent. C’est pourtant bien ce qui se passe dans Des hommes et des Dieux, telle que l’histoire tragique des moines trappistes de Tibhirine est racontée par Xavier Beauvois. Car si ce film montre quelque chose de crucial, et ce même s’il est loin d’être clair qu’on veuille le montrer (on pourrait parier le contraire), c’est bien la puissance absurde du fantasme du martyre, qui existe même et surtout dans les monuments édificateurs de morale. Justement : comment en arrive-t-on à trouver moral – et du même coup héroïque – l’attitude de ces moines en dehors de valeurs religieuses, encore proche de nous certainement, mais pas moins angoissantes, voire inquiétantes ?
La facture du film est des plus sobres, nivelant à la pudeur entendue du sujet ses propriétés esthétiques. Autrement dit, Beauvois a pris soin de filmer ses moines dans la modestie, respectant en cela, sur un plan artistique, leur vocation silencieuse de dévots. Cela n’était pas nécessaire ; et on devrait même le regretter. On devrait le regretter, parce que, ce faisant, Beauvois se sert de sa caméra comme d’une petite chose pudique qui montre de petits hommes modestes – les moines ne sont que des hommes qui portent tous leur lot de vices sympathiques – comme si c’était faire preuve de respect et de délicatesse, alors qu’on en vient rapidement à se demander s’il ne s’agit pas en fin de compte d’une certaine mollesse, d’une complaisance fautive du portraitiste pour son sujet. Cela est aussi dû au fait que ce film (français) s’adresse à une audience d’origine, sinon de tradition chrétienne. Il aurait certainement été audacieux de filmer de la sorte, le massacre de Jim Jones au Guyana en 1978.
C’est sur le plan thématique en particulier, et la manière dont il est traité, que l’on peut effectivement émettre le plus de réserves à l’égard du film Des hommes et des Dieux : ce dernier n’explore pas du tout la dimension politique de l’histoire et se concentre sur le cheminement de ces moines mis au pied du mur par la menace terroriste. Or la menace terroriste, telle qu’elle est exploitée dans le film, n’a pour autre fonction que de mettre les moines devant un dilemme catégorique : fuir et sauver sa peau ou rester et mourir en martyr ; ou, pour être plus précis : vivre (pour une bonne raison peu héroïque) ou mourir (pour une mauvaise raison très héroïque). Ce dilemme, et la manière dont chacun des moines va le résoudre constitue le cœur du récit. Et comme on peut le lire un peu partout, Beauvois avait à ce titre un sujet en or entre les mains : ces moines français, pris en otage et exécutés en Algérie parce qu’ils sont restés fidèles à ce qu’ils croyaient être leur vocation résonne rarement, à l’heure où les missions et les attentats suicide au nom de la religion sont si répandus, de notre côté du globe. Plus encore, cette histoire aurait pu explorer jusqu’à l’absurde et mettre en lumière les conséquences des convictions les plus arbitraires qui sont souvent aussi les mieux vissées dans nos esprits.
Oui, les moines auraient pu partir et vivre ; non, ils ne l’ont pas fait quand bien même ils savaient que la mort les attendait : Des hommes et des dieux est le récit (qui s'ignore) d’un suicide collectif. »